Élodie, vous êtes passée des plateaux de tournage à la création de Fée du Tri, aujourd’hui premier réseau de home organizers en France : quel a été le déclic personnel qui vous a fait comprendre que le tri et le home organizing pouvaient devenir à la fois un métier et un levier de transformation profonde pour vos clients ?
J'ai travaillé pendant plusieurs années dans l'audiovisuel, sur des plateaux de tournage où tout devait être organisé, optimisé et parfaitement coordonné. Sans le savoir, j'étais déjà attirée par les systèmes, l'organisation et le fait de rendre les choses plus fluides.
Le véritable déclic est arrivé lorsque j'ai découvert le livre de Marie Kondo. À l'époque, je traversais une période de remise en question personnelle et professionnelle. J'ai commencé à appliquer sa méthode chez moi et j'ai été frappée par l'impact que cela avait non seulement sur mon intérieur, mais aussi sur mon état d'esprit. En faisant de la place dans mes placards, j'avais l'impression de faire de la place dans ma vie.
J'ai alors compris que le tri n'était pas seulement une question de rangement. Derrière chaque objet se cachent des émotions, des souvenirs, des peurs, parfois même des blocages. Accompagner quelqu'un dans son intérieur, c'est souvent l'accompagner dans une transition de vie : une séparation, une naissance, un deuil, un déménagement ou simplement l'envie de repartir sur de nouvelles bases.
C'est ce qui m'a donné envie de me former auprès de Marie Kondo à Londres en 2018 puis de créer La Fée du Tri. Aujourd'hui, après plus de 350 maisons triées, plus de 700 personnes formées au métier de Home Organiser et plus de 2 000 personnes accompagnées, je suis convaincue que le home organizing est bien plus qu'un métier de rangement : c'est un formidable levier de transformation personnelle qui permet aux gens de reprendre le pouvoir sur leur quotidien et de se sentir mieux chez eux... et souvent aussi dans leur vie.
Vous êtes formée à la méthode Marie Kondo mais vous l’avez adaptée au contexte français : concrètement, en quoi la culture, l’architecture des logements et le rapport aux objets en France vous ont poussée à faire évoluer cette méthode pour qu’elle provoque ce fameux « déclic » chez vos clients ?
La méthode Marie Kondo a profondément influencé ma façon de travailler et je lui dois beaucoup. Mais après avoir accompagné des centaines de familles françaises, je me suis rendu compte qu'il était nécessaire de l'adapter à notre réalité culturelle.
D'abord parce que les logements français sont souvent plus petits et moins standardisés que les maisons américaines ou japonaises. Nous avons des greniers, des caves, des garages, des héritages familiaux qui s'accumulent parfois sur plusieurs générations. La question n'est donc pas seulement de conserver ce qui procure de la joie, mais aussi de réussir à faire cohabiter l'histoire familiale avec les contraintes de l'espace.
Ensuite, les Français entretiennent un rapport très particulier aux objets. Nous sommes attachés à la transmission, aux souvenirs, aux cadeaux reçus, aux « au cas où ». J'ai constaté que si l'on aborde le tri de façon trop radicale, cela peut créer de la résistance. Mon approche consiste donc davantage à accompagner les personnes dans leur réflexion qu'à leur dire quoi garder ou jeter.
Au fil des années, j'ai développé une méthode plus progressive, centrée sur les habitudes de vie, l'organisation du quotidien et les blocages émotionnels. Car le véritable déclic ne se produit pas lorsque l'on vide un placard. Il arrive lorsque la personne comprend pourquoi elle conserve certaines choses, ce qui lui pèse aujourd'hui et ce qu'elle souhaite créer comme nouvelle vie dans son intérieur.
C'est cette combinaison entre organisation pratique et transformation personnelle qui fait, selon moi, toute la différence. Le rangement n'est pas une finalité : c'est un outil au service d'une vie plus légère, plus fluide et plus alignée avec ses priorités.
Dans votre pratique de terrain, à quel moment précis voyez-vous que le tri dépasse le simple rangement pour devenir un véritable déclencheur de changement de vie (gestion du temps, rapport à la consommation, charge mentale, écologie…) ? Pouvez-vous nous décrire une ou deux situations marquantes vécues avec vos clients ?
Je le vois souvent à un moment très précis : lorsque la personne cesse de parler de ses objets et commence à parler d'elle.
Au début d'un accompagnement, les clients me disent souvent : « Je manque de place », « Je n'arrive pas à ranger » ou « J'ai trop d'affaires ». Mais au fil du tri, les vraies problématiques émergent : la difficulté à tourner une page, la peur de manquer, la culpabilité, le manque de temps pour soi ou encore une charge mentale devenue trop importante.
Je me souviens notamment d'une cliente qui conservait depuis des années les affaires de ses enfants devenus adultes. Au départ, elle pensait avoir simplement un problème de rangement. En réalité, ce tri l'a amenée à prendre conscience qu'elle avait du mal à accepter la fin d'une période de sa vie. En se séparant progressivement de certains objets, elle a commencé à réinvestir des espaces de sa maison pour elle-même. Quelques mois plus tard, elle avait repris des activités qu'elle avait abandonnées depuis longtemps et me disait avoir l'impression de respirer à nouveau chez elle.
Une autre situation marquante concernait une famille qui achetait énormément de choses sans même s'en rendre compte. En réorganisant leur maison, ils ont découvert plusieurs exemplaires des mêmes objets, parfois encore emballés. Le travail de tri a provoqué une véritable prise de conscience sur leur consommation. Non seulement ils ont réduit leurs achats, mais ils ont aussi gagné du temps, de l'argent et considérablement allégé leur charge mentale. Quelques mois après notre intervention, ils me racontaient que leurs week-ends n'étaient plus consacrés au rangement ou aux courses inutiles, mais à des activités en famille.
C'est à ce moment-là que je mesure que le home organizing va bien au-delà du rangement. Une maison encombrée n'est généralement que la partie visible de l'iceberg. Quand l'espace devient plus clair, les priorités aussi. Les personnes retrouvent du temps, de l'énergie, parfois de la confiance en elles, et changent progressivement leur façon de consommer, d'habiter et même de vivre leur quotidien.
Le désencombrement est souvent chargé d’émotions (culpabilité, héritage familial, peur de manquer). Comment, en tant que Fée du Tri, accompagnez-vous ces blocages très intimes pour transformer la séance de tri en expérience positive, sans jugement, notamment chez les personnes qui se sentent « dépassées » par leur intérieur ?
C'est sans doute l'un des aspects les plus importants de mon métier. Contrairement à ce que l'on imagine souvent, les personnes qui font appel à une Home Organiser ne manquent généralement ni de volonté ni de compétences. Elles sont souvent simplement à un moment de leur vie où elles ont accumulé beaucoup de choses, mais aussi beaucoup de responsabilités, d'émotions ou de fatigue.
Mon rôle n'est jamais de juger ni de décider à leur place. J'arrive avec un regard extérieur, bienveillant et neutre. Je rappelle souvent à mes clients que si ces objets sont encore là, c'est qu'ils ont eu une utilité ou une signification à un moment donné. Il n'y a donc aucune honte à avoir.
Face à la culpabilité, aux héritages familiaux ou à la peur de manquer, je travaille beaucoup par le questionnement. Je cherche à comprendre ce que représente réellement l'objet. Est-ce un souvenir ? Une promesse que l'on s'était faite ? Une peur pour l'avenir ? Très souvent, ce n'est pas l'objet lui-même qui est difficile à quitter, mais ce qu'il symbolise.
J'ai aussi appris qu'il ne sert à rien de brusquer les choses. Le tri est un processus. Certaines décisions se prennent en quelques secondes, d'autres nécessitent du temps. Mon objectif n'est pas que la personne se sépare du maximum d'objets, mais qu'elle prenne des décisions qu'elle pourra assumer sereinement dans la durée.
Pour les personnes qui se sentent complètement dépassées par leur intérieur, la première étape est souvent de leur redonner de l'espoir. Quand on vit dans un environnement encombré depuis des années, on finit parfois par penser que la situation est irrémédiable. Pourtant, je leur montre qu'en avançant pas à pas, une catégorie après l'autre, chaque petite victoire compte.
Ce que j'aime dans ce métier, c'est que le tri devient souvent un prétexte pour retrouver du pouvoir sur sa vie. À mesure que les objets retrouvent leur place, les personnes retrouvent souvent de la clarté, de la confiance et un sentiment de légèreté qu'elles n'avaient parfois plus ressenti depuis longtemps. Et c'est là que l'expérience devient profondément positive : elles ne repartent pas seulement avec une maison plus organisée, mais avec la conviction qu'elles sont capables de reprendre la main sur leur quotidien.
Fée du Tri est aujourd’hui un réseau national avec de nombreuses ambassadrices que vous formez et certifiez : qu’est-ce que cette dimension collective vous a appris sur les besoins spécifiques des Français en matière d’organisation du quotidien (ville vs campagne, familles recomposées, télétravail…) et comment vous ajustez vos accompagnements à ces réalités ?
Développer un réseau national d'ambassadrices a été extrêmement enrichissant, car cela m'a permis d'observer les réalités du terrain dans toute leur diversité. Même si les problématiques d'encombrement sont universelles, les besoins varient énormément selon les modes de vie, les régions et les situations familiales.
Par exemple, en ville, les contraintes sont souvent liées au manque d'espace. Chaque mètre carré compte et l'enjeu est d'optimiser les rangements pour que le logement reste fonctionnel malgré une surface réduite. À l'inverse, à la campagne, les habitations sont généralement plus grandes, mais elles disposent aussi de dépendances, garages, greniers ou caves qui deviennent parfois des zones d'accumulation importantes.
Nous observons également de nouvelles problématiques liées aux évolutions de la société. Le télétravail a profondément transformé l'organisation des foyers. Beaucoup de personnes ont dû créer un espace de travail dans un logement qui n'était pas prévu pour cela. Les familles recomposées, quant à elles, doivent souvent faire cohabiter plusieurs rythmes de vie, plusieurs habitudes et parfois plusieurs foyers au sein d'un même espace.
Ce que m'a surtout appris cette dimension collective, c'est qu'il n'existe pas de méthode universelle. Une organisation efficace est avant tout une organisation qui s'adapte aux personnes qui vivent dans le lieu. C'est pourquoi nous travaillons toujours à partir des habitudes réelles de la famille, de ses contraintes et de ses objectifs, plutôt que d'essayer de faire entrer tout le monde dans un modèle unique.
Grâce aux retours de nos ambassadrices partout en France, nous avons aussi constaté que les attentes ont évolué. Aujourd'hui, les personnes ne recherchent plus seulement une maison bien rangée. Elles cherchent à gagner du temps, à alléger leur charge mentale, à consommer plus consciemment et à retrouver de la sérénité dans leur quotidien.
Finalement, qu'ils vivent dans un studio parisien, une maison familiale en province ou une ferme à la campagne, les Français ont souvent la même aspiration : se sentir bien chez eux. Notre rôle consiste alors à créer une organisation simple, durable et adaptée à leur réalité, afin que leur intérieur devienne un soutien dans leur vie quotidienne plutôt qu'une source de stress supplémentaire.
Avec la médiatisation du home organizing, l’essor de la FFPO et le développement de votre Académie des Fées du Tri, comment imaginez-vous l’évolution du métier de home organiser en France dans les prochaines années ? Pensez-vous que le tri deviendra un réflexe de prévention au même titre que le suivi médical ou l’accompagnement psychologique ?
Je suis convaincue que le métier de Home Organiser est encore au début de son développement en France. Lorsque j'ai commencé il y a près de dix ans, très peu de personnes connaissaient cette profession. Aujourd'hui, grâce à la médiatisation du home organizing, au travail de structuration mené par les professionnels du secteur et à l'engagement d'organisations comme la FFPO, le métier gagne progressivement en visibilité et en reconnaissance.
Ce que j'observe, c'est que les attentes des particuliers évoluent. Nous vivons dans une société où nous sommes constamment sollicités, où nous consommons beaucoup et où le temps est devenu une ressource précieuse. Dans ce contexte, l'organisation du quotidien n'est plus perçue comme un simple confort, mais comme un véritable enjeu de bien-être.
À travers l'Académie des Fées du Tri, nous formons des professionnelles capables d'accompagner ces transformations. Leur rôle ne consiste pas uniquement à ranger des placards, mais à aider les personnes à retrouver de la fluidité dans leur vie, à alléger leur charge mentale, à reprendre le contrôle de leur environnement et parfois même à traverser certaines étapes importantes de leur parcours personnel.
Je pense effectivement que nous allons progressivement passer d'une logique curative à une logique préventive. Aujourd'hui, beaucoup de personnes font appel à une Home Organiser lorsqu'elles sont déjà dépassées par la situation : après un déménagement, une naissance, une séparation, un départ à la retraite ou plusieurs années d'accumulation. Demain, je crois que le tri et l'organisation pourraient devenir des réflexes d'entretien du quotidien, au même titre que l'on consulte un professionnel pour préserver sa santé physique ou mentale.
Je resterais toutefois prudente sur la comparaison avec le suivi médical ou l'accompagnement psychologique, car ce sont des métiers différents avec des missions distinctes. En revanche, je suis persuadée que notre environnement influence profondément notre bien-être. Un intérieur encombré peut générer du stress, de la fatigue décisionnelle et un sentiment de surcharge permanent. À l'inverse, un environnement adapté à nos besoins favorise la sérénité, l'autonomie et la qualité de vie.
À terme, j'aimerais que faire appel à une Home Organiser soit perçu comme une démarche naturelle de prévention et de mieux-vivre. Non pas parce que les gens ne sauraient plus s'organiser seuls, mais parce qu'ils comprendraient que prendre soin de leur intérieur, c'est aussi prendre soin d'eux-mêmes.
Pour finir, quel conseil très concret donneriez-vous à une personne qui lit cette interview, qui se sent submergée par le désordre chez elle, et qui aimerait faire de son premier tri un vrai déclic durable plutôt qu’un simple « coup de ménage » ponctuel ?
Le conseil que je donnerais est très simple : ne commencez surtout pas par vouloir tout faire d'un coup.
C'est l'erreur que je vois le plus souvent. On attend d'être motivé, on bloque un week-end entier, on vide toute la maison et, quelques jours plus tard, la fatigue, le découragement ou le manque de temps reprennent le dessus. Résultat : on a l'impression d'avoir échoué alors que le problème venait simplement de l'ampleur de l'objectif.
Je conseille plutôt de commencer petit, mais de commencer vraiment. Choisissez une seule catégorie d'objets : vos produits de beauté, vos mugs, vos vêtements de sport ou encore un tiroir de cuisine. Regroupez tout au même endroit et posez-vous une question simple : « Est-ce que cet objet a encore une utilité dans ma vie d'aujourd'hui ? »
L'objectif n'est pas de jeter un maximum de choses. L'objectif est de prendre conscience de ce que vous possédez et de faire des choix plus intentionnels.
Le véritable déclic survient généralement lorsque l'on comprend que le tri ne consiste pas à se débarrasser du passé, mais à faire de la place pour ce qui compte vraiment aujourd'hui. À partir de ce moment-là, le regard sur les objets, sur la consommation et même sur son quotidien commence à changer durablement.
Et surtout, soyez indulgent avec vous-même. Une maison encombrée n'est pas un échec personnel. C'est souvent le reflet d'une vie bien remplie, de périodes de transition ou de priorités qui étaient ailleurs. Chaque objet trié, chaque espace retrouvé, chaque décision prise est déjà une victoire.
Après avoir accompagné plus de 2 000 personnes, je peux vous assurer d'une chose : il n'est jamais trop tard pour reprendre la main sur son intérieur. Et parfois, un simple tiroir vidé est le premier pas vers des changements bien plus grands que ce que l'on imaginait au départ.
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